Respecter la parité dans les documentaires jeunesse : mission impossible ?

Respecter la parité dans les documentaires jeunesse : mission impossible ?

On a beau avoir la meilleure volonté du monde et faire des efforts sincères pour mettre en avant des femmes, on se heurte parfois à une difficulté majeure : les trouver. Cela vaut pour la politique, le management d’entreprise… et les documentaires jeunesse. Je laisse les spécialistes s’exprimer sur les deux premiers sujets pour me concentrer sur le mien, constatant que le désir, aussi fort soit-il, de donner plus de visibilité aux femmes ne saurait rattraper le retard accumulé depuis des siècles. Or, autant il est plaisant (et utile !) d’imaginer une princesse combattant un dragon dans un album, autant il n’est pas question, dans un documentaire, de tordre le cou à la réalité historique !

Dire la vérité…

Dans mon livre sur les Inventeurs, le format imposait de se limiter à 12 personnes célèbres. Difficile, ici, d’imposer la parité : cela aurait signifier se passer de génies comme Bell, Edison ou les frères Lumière pour parler d’inventrices objectivement mineures, comparées à eux.

Car il ne s’agissait pas d’écrire un livre spécifiquement sur les inventrices (comme les éditions des Eléphants l’ont fait en 2019 avec Les inventrices et leurs inventions) mais bel et bien de parler des inventeurs en général. A l’issue de mes recherches, et des discussions avec mon éditrice, je n’ai finalement (et à mon grand désarroi !) inclus qu’une seule femme dans la liste finale : Stéphanie Kowlek – dont le nom d’ailleurs est peu connu mais dont la présence se justifie largement par l’invention dont elle est l’autrice : le kevlar, utilisé dans le monde entier.

Alors comment faire pour compenser cette absence manifeste du sexe féminin ? J’ai opté pour ce qui me semblait le plus honnête et finalement aussi le plus simple : dire la vérité aux enfants. J’ai ainsi consacré une partie de l’introduction à expliquer pourquoi il y avait si peu de femmes inventrices dans l’histoire.

…ou bien ruser !

En travaillant sur les inventeurs, j’avais d’emblée conscience que la parité serait difficile à atteindre. En revanche, je ne pensais pas que ce serait aussi compliqué quand je me suis lancée sur le sujet des personnages célèbres de la littérature. Hélas ! Les noms qui me venaient en tête renvoyaient tous à des héros, et non à des héroïnes… Car en dehors d’Antigone, de Shéhérazade et d’Emma Bovary, la littérature mondiale, elle aussi, reflète une société où les femmes ont longtemps été reléguées au second plan et condamnées à être dans les histoires des personnages secondaires.

Jamais l'un.e sans l'autreEn effet, il aurait été délicat de ne parler que de Cosette, plutôt que de Jean Valjean, dans les Misérables. En revanche, le couple qu’ils forment permet de rétablir la parité, sans compter que cela a du sens d’un point de vue littéraire ! Choisir des duos s’est ainsi imposé car cela permettait non seulement de renouveler le traitement de cette thématique, mais aussi d’intégrer davantage de personnages féminins dans le livre – même si certains duos sont uniquement masculins : qui se souvient en effet d’Aouda, l’épouse de Philéas Fogg ? En revanche, les aventures du gentleman anglais n’auraient pas eu le même sel si Passepartout ne l’avait accompagné.

De son côté, Roxane prend ici sa revanche puisqu’elle apparaît aux côtés de Cyrano, elle qui était exclue du titre de Rostand ! Chez Shakespeare, Roméo et Juliette tiennent le haut de l’affiche et il aurait été difficile de savoir qui choisir s’il avait fallu ne retenir qu’un des deux personnages. Le duo évite donc le dilemme, mais c’est par la voix de l’héroïne qu’on aborde leur histoire !

Le titre du documentaire quant à lui, Jamais l’un.e sans l’autre – Les duos célèbres de la littérature affiche clairement un parti pris antisexiste (merci à Isabelle Péhourticq pour cette formulation si bien choisie !) : à côté du terme de duos qui a l’avantage d’être neutre, on s’est autorisé le point inclusif qui, ici, n’alourdissait pas trop l’ensemble, ce qui n’est évidemment pas toujours le cas. Mais je vous reparlerai des questions d’écriture une prochaine fois !

 

3 Responses

  1. marion says:

    salut Sophie
    tu connais l effet Matilda dans le domaine sciences / recherche ? c’est assez documenté et permet de faire émerger des noms de grandes oubliées.
    bises
    Marion

    • admin4361 says:

      Oui, l’effet Matilda et le syndrome de l’imposteur qui touche trois fois plus de femmes que d’hommes… En tout cas, d’un point de vue historique, c’est sûr qu’il y a bien besoin d’une réhabilitation !

  2. Valerie G. says:

    Bonjour,
    Jamais l’un.e sans l’autre me fait penser au mouvement #jamaissanselle. Est ce volontaire?
    j’ai deux fils et j’ai parfois eu des regrets de ne pas avoir eu de fille pour transmettre mes convictions de femme libre et aussi partager l’histoire de toutes ces femmes qui ont milité pour l’égalité des droits entre les femmes et les hommes. Mes fils m’ont fait comprendre qu’élever un enfant qu’il soit garçon ou fille peut se faire de façon féministe. Aujourd’hui je m’empêche de projeter des stéréotypes sur eux. Le personnel des écoles en Suède est très sensible a cela et en France il en est tout autrement.
    C’est en éduquant autrement les garçons qu’on changera la pseudo supériorité masculine, et pas en obligeant les filles a être plus résistantes. J’aime les idées de Michelle Perrot sur ce thème (son entretien sur France Inter est a écouter). Il serait bien de mettre en avant les hommes qui se sont construits en marge du modèle de masculinité dominante et ont contribué indirectement a la parité H/F par leur engagement.

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