Flash

“Flash”

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Comme tous les matins, Nicolas commença par rendre visite à Adeline. Elle était joyeuse et fantasque, et discuter avec elle, ne serait-ce que quelques minutes, suffisait à égayer sa journée. Elle lui réservait toujours une petite mise en scène. Ce matin-là, elle avait décidé de s’en prendre au soleil qui ne voulait pas se montrer et elle avait accueilli Nicolas avec un réquisitoire comique. Mais passé ce rituel, la conversation prit une tournure inhabituelle.
— Vous avez toujours voulu travailler ici ? demanda Adeline.
Nicolas feignit de ne pas comprendre.
— Comment ça, ici ? Dans cette ville ?
— Non, ici, répéta-t-elle avec un large geste de la main. Vous voyez bien ce que je veux dire, ajouta-t-elle avec malice.
Apparemment anodine, la question eut sur Nicolas l’effet d’un cataclysme. Elle le propulsa brutalement trente ans en arrière et le fit frissonner. C’était le même frisson que celui qu’il avait ressenti en pénétrant dans la grande salle, ce vendredi-là.

— C’est toujours comme ça la première fois, avait plaisanté Edgar qui ne perdait jamais une occasion de lancer une blague graveleuse, fidèle à la tradition carabine.
Nicolas ne l’aimait pas, mais il essayait de ne pas trop se mettre à dos le grand échalas, aussi populaire que maigre, capable d’entraîner derrière lui une promo d’étudiants tout entière. Depuis la rentrée, Nicolas l’observait construire sa légende, envieux de l’aura de ce type qui avait réussi le concours du premier coup, avant de se payer le luxe de redoubler sa deuxième et même sa troisième année ! Mais là, il fallait reconnaître qu’Edgar était l’un des rares à savoir de quoi il parlait. Les autres ne faisaient que colporter les rumeurs entendues en salle de garde. Et depuis une semaine, elles allaient bon train. Même Lucas, qui parlait peu en général, y était allé de son grain de sel :
— Il paraît que ça va être la pire journée de notre vie…
Trente ans plus tard, Nicolas entendait encore la phrase qui revenait, persistante, comme un écho. Le souvenir surgi des tréfonds de sa mémoire avait conservé une netteté inouïe. Nicolas revit l’étudiant qu’il était ce matin-là, mal réveillé et traînant une irritante gueule de bois…

Greg l’avait – une fois de plus – embarqué dans un traquenard : le jeudi, c’était sacré. Pas question de renoncer aux soirées étudiantes !
— Allez Nico ! avait-il insisté. Tu vas pas te dégonfler quand même ? On s’est assez restreint quand on passait le concours. Maintenant, c’est bon, on peut souffler ! Surtout s’il faut remettre ça dans deux ans pour l’internat…
Nicolas n’avait pas résisté très longtemps à l’enthousiasme de cet indécrottable bon vivant. Il faut dire aussi que tout en discutaillant, ils avaient pris une bière et l’apéro avait eu raison de ses dernières tentatives de raisonnement rationnel… Et puis, Greg avait visé juste : comme la plupart de ses camarades, Nicolas avait redoublé sa première année de médecine (oui, contrairement à Edgar, la grande perche) et ses débuts à la fac avaient été plus que moroses, avec des sorties le week-end qui se limitaient aux trajets entre chez lui et la bibliothèque. Recroquevillé sur son siège, il avait passé ses soirées à ingurgiter tous ces termes barbares de maladies improbables… Tant de contraintes, tant de sacrifices !
Les cauchemars, dans lesquels il échouait au concours, l’avaient poursuivi pendant des mois. Il se réveillait en sursaut au milieu de la nuit, la peur au ventre et la sueur au front. Il avait alors besoin de quelques instants pour émerger et prendre conscience, avec un soulagement presque jouissif, que tout cela était bel et bien derrière lui. « Je les ai eus ! », se félicitait-il intérieurement. Plus encore peut-être que le goût de la brune, c’était cet état d’esprit, à la fois désinvolte et revanchard, qui l’avait rapproché de Greg. Animés de la même volonté de croquer la vie à pleine dents, ils assumaient crûment leur ferme intention de « ne plus se faire chier ».

Médecin, il allait devenir médecin ! À lui le prestige, les séminaires, le golf… Après dix ans d’études, il fallait bien ça ! Nicolas se voyait bien devenir radiologue, malgré ce qu’en disait sa copine Alexia. Elle ne voulait pas comprendre que oui, on pouvait trouver un certain plaisir à faire passer des radios et des IRM, et surtout avoir envie de bien gagner sa vie. Elle n’avait que les mots « humanisme », « bienveillance » et « écoute » à la bouche… On aurait dit sa mère qui lui faisait un sermon !
— Et le relationnel, tu en fais quoi ? Tu as déjà vu un radiologue empathique ? Et les déserts médicaux, ça ne te paraît pas être une urgence sociale ?
Évidemment, son rêve à elle, c’était de devenir médecin de campagne… Rien que d’y penser, Nicolas sentaient ses poils se hérisser : sillonner les villages pour soigner les petits bobos et faire la causette à des retraités qui bourreraient le coffre de sa voiture de pots de confiture maison ? Non, très peu pour lui, vraiment ! Le ronronnement des machines et l’analyse des clichés lui convenaient parfaitement. Mais pour cela, s’il voulait pouvoir choisir sa spécialité, il fallait être bien classé à l’internat, ce qui supposait d’être assidu en cours, d’apprendre et de faire ce qu’on lui demandait. Même si, comme ce matin-là, ce n’était pas toujours de gaité de cœur.
Il pensait être préparé, depuis plus d’un an qu’il côtoyait les salles de garde aux murs barbouillés de dessins suggestifs. Il avait lui-même quelques créations à son actif qu’il revendiquait fièrement. Mais cette fois, ce n’était plus de coups de crayons qu’il s’agissait.

Il avait retardé ce moment autant qu’il avait pu. Pensant que l’air frais désembrumerait son cerveau alcoolisé, il était parti à pied. Arrivé au croisement de la rue d’Assas et de la rue Guynemer, il s’était rendu compte trop tard qu’il avait contourné le Luxembourg dans le mauvais sens, bifurquant à gauche vers Vaugirard au lieu de prendre à droite vers l’Odéon. Comme s’il n’avait pas arpenté le quartier latin pendant des années… Un bel acte manqué ! avait-il pesté en s’allumant une cigarette. Il avait inspiré une longue bouffée avant de rebrousser chemin.
Une fois devant la fac, il avait encore traîné, échangeant des banalités avec les uns et les autres. Son pote Louis avait beau le tirer par la manche, il ne bougeait pas d’un millimètre, trouvant toujours un nouveau prétexte pour rester quelques minutes de plus devant le bâtiment.
— Attends, Greg n’est pas encore là. Il est moins cinq, on peut l’attendre deux minutes… Tiens, tu avais déjà remarqué les arabesques des grilles ? On dirait des cœurs à l’envers…
— Bon moi, j’y vais, avait soupiré Louis en se dirigeant vers l’escalier.
— Ça va, ça va, avait-il bougonné dans la barbe qu’il tentait de se faire pousser depuis un mois. De toute façon, ils vont pas partir, hein ? avait-il lancé avec maladresse.
Il avait rallumé une nouvelle cigarette et s’appliquait à recracher des ronds de fumée quand Edgar s’était approché, arborant un grand sourire. Face à lui, Nicolas avait du mal à cacher son inquiétude.
— Toi qui l’as déjà fait, c’est comment ?
— Oh, pas si terrible que ça, avait crânement lâché son camarade en franchissant la grille, entouré du cortège de midinettes qui ne le quittait jamais.
Perplexe, Nicolas les avait suivis du regard avant de porter une dernière fois sa cigarette à la bouche et de jeter son mégot. Puis, la tête rentrée dans les épaules, il s’était engouffré dans le bâtiment. Pour s’occuper l’esprit, il avait compté les marches de l’imposant escalier de marbre qu’il gravissait avec lenteur et solennité, comme s’il allait à la rencontre de son destin.

La salle était immense, et Nicolas avait été frappé par l’alignement parfait des tables, les unes à côté des autres. Il ne faisait pas chaud, 18 degrés tout au plus. Repérant Louis et Céline au quatrième rang, sur la gauche, il s’était faufilé entre les rangées pour les rejoindre. Ils se souriaient mais aucun d’entre eux n’était capable de prononcer un mot. Nico avait posé ses affaires sur le petit banc prévu à cet effet et enfilé avec précaution sa blouse et ses gants. On y était.
Le silence était aussi étouffant que le parfum de cuisine qui flottait dans l’air. On aurait dit du bacon, mais l’odeur était plus forte, plus âcre. De ces odeurs qui vous prennent à la gorge. Nicolas avait envie de vomir. Occupé à calmer son cœur prêt à s’emballer, il n’avait même pas remarqué que le prof était arrivé. La tension était palpable. Les étudiants disséminés dans la grande pièce avaient rarement été aussi aphasiques. Peu d’entre eux osaient poser leurs yeux sur les formes immobiles, toutes recouvertes du même tissu bleu.
— Vous pouvez retirer le drap, avait sobrement annoncé l’enseignant.
Immédiatement, Nicolas avait été frappé par la rigidité du corps. Et puis, il y avait cette chair jaune dans laquelle il allait devoir inciser. Les yeux de l’homme étendu devant lui étaient clos.
Nicolas avait fermé les siens et tenté de faire le vide dans sa tête. Il repensait à cette phrase inscrite sur le fronton de l’amphi de dissection de l’université de Bologne, que les profs citaient traditionnellement pour préparer cette séance : « En ce lieu la mort se réjouit de venir au secours de la vie ». Aider les vivants : telle était l’évidence que la réalité macabre de l’autopsie avait fait jaillir dans son esprit d’étudiant frivole. Ce qui s’était passé ensuite, son inconscient l’avait tout bonnement effacé de sa mémoire. Mais la première rencontre avec la mort, elle, elle ne s’oublie pas.

La voix d’Adeline lui fit rouvrir les yeux.
— Vous avez toujours voulu travailler ici ?
Nicolas s’extirpa avec difficulté de la torpeur de son souvenir. Combien de temps s’était-il écoulé ? Quelques minutes, tout au plus. Les images avaient défilé dans sa tête, aussi nettes que si l’on avait projeté un film sur un écran devant lui.
— Pas vraiment, répondit Nicolas avec douceur.
Et il prit la fragile main ridée dans la sienne. Par-delà ses 82 ans, Adeline avait conservé un regard espiègle. Mais elle savait que c’était ici que se terminerait bientôt sa route. Cinq ans plus tôt, elle avait vu sa sœur ingurgiter péniblement des médicaments pendant des mois, intubée, incapable de bouger ni de parler. Tout ça pour quoi ? Pour se maintenir en vie coûte que coûte ? avait-elle coutume de répéter. Elle-même atteinte d’un cancer, elle avait refusé l’acharnement thérapeutique : Adeline avait choisi de venir ici, dans cette unité de soins palliatifs.
Nicolas l’accompagnait non pas vers la mort, mais vers le bout de sa vie : c’est ainsi qu’il voyait son métier. Cette décision, il l’avait prise il y a trente ans, ce vendredi matin où il était arrivé à la fac, l’esprit encore embué de vapeurs d’alcool. Serrant du peu de forces qu’il lui restait la main de Nicolas, la vieille dame lui sourit.