Une candidature d’un genre particulier

“Une candidature d’un genre particulier”

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Des entretiens, Claude en a déjà passé, bien sûr, mais ça remonte loin maintenant : c’était juste après son diplôme, il y a plus de dix ans. Dix ans ! Que de temps perdu… Dix ans à passer 16 heures par jour (au moins !) dans un bureau, les yeux rivés à un écran d’ordinateur. À la fin de ses études, quand il s’est agi de trouver un boulot, les horaires lui importaient peu. Son ambition était sans faille, son cv adapté au poste et son discours parfaitement rôdé. Son seul stress, au moment de rencontrer un recruteur, était de savoir si le bonus proposé serait aussi élevé que celui obtenu par ses camarades de promo.
Cette fois-ci, c’est différent : son profil est totalement décalé par rapport aux candidats habituels et il va falloir justifier sa démarche. Puis, si ça marche, affronter encore une fois son père… Mais quand on veut changer de vie, on est prêt à tout, n’est-ce pas ? Même à décevoir ses parents.
Habib, son père, est maçon. Immigré algérien, il est arrivé en France à 25 ans. Il ne s’est jamais plaint de son métier, au contraire, mais il a toujours souhaité autre chose pour ses enfants. Des enfants auxquels il a tenu à donner des prénoms bien français, un peu trop vieille France même au goût de Claude qui a dû subir à l’école les moqueries des Sacha, Jade et autres Lucas. Son frère aîné Jean a eu plus de chance !
En tout cas, si cette volonté d’intégration a causé à Claude des bisbilles mesquines dans la cour de récré, elle a réussi à son père : Habib a gravi un à un les échelons professionnels, d’apprenti à compagnon, avant de monter son affaire. Il avait toujours rêvé de « devenir son propre patron » et s’il vantait régulièrement l’autonomie dont il jouissait, sa plus grande fierté était de pouvoir offrir à sa famille un bien-être matériel qu’il n’avait, lui, pas connu.

Le problème, c’était que si cette satisfaction était légitime, elle se traduisait à la maison par une incessante rengaine : « travaillez bien à l’école, vous avez la chance de pouvoir faire de bonnes études qui vous permettront d’avoir une bonne situation. Ça ne dépend que de vous ! »
D’un tempérament impulsif, Claude avait plus d’une fois envoyé le paternel dans les roses mais, à la longue, la répétition avait produit son effet – à ceci près qu’aucun des deux rejetons ne s’était vraiment interrogé sur le sens à donner à la « bonne situation ». Résultat : celle-ci se réduisait au salaire empoché à la fin du mois.
Mais finalement, pour Habib, passés les remous d’une adolescence boudeuse, ses enfants n’avaient pas démérité : Jean était devenu trader, tandis que Claude avait opté pour le conseil à la sortie de son école de commerce, devenant rapidement « un élément prometteur » au sein d’un cabinet réputé.
Pendant neuf ans, les jours avaient défilé au même rythme que les Formules 1 qui envahissaient le salon familial de son enfance, le dimanche après-midi. Jusqu’à ce que l’un des clients où Claude avait effectué une mission lui propose de devenir responsable marketing dans son entreprise. Un débauchage classique qui lui avait valu les railleries, non moins classiques, de ses collègues, d’autant que l’électroménager était loin de constituer un secteur d’activité sexy pour cette génération davantage séduite par le potentiel des algorithmes que par le pouvoir libérateur des aspirateurs.
Cependant, si l’on faisait abstraction des produits, le poste était attractif, avec des responsabilités et un salaire juteux. Sans compter une dimension opérationnelle qui n’était pas pour déplaire à Claude, après tout ce temps passé à réfléchir à des plans d’action et à préconiser des solutions aux entreprises sans jamais faire directement les choses.

Las ! Loin de combler ses attentes, ce changement de cap s’était révélé désastreux, faisant ressortir toute la vanité non seulement de son métier actuel, mais aussi du précédent : après avoir audité le marché des valises cabine et des sacs en papier de boulangerie, après avoir formalisé des processus pour optimiser des méthodes de travail aussi inhumaines les unes que les autres, il s’agissait désormais d’être force de proposition pour définir des stratégies multicanal, conquérir de nouveaux marchés et, in fine, vendre toujours plus de machines à l’obsolescence programmée… Quel sens tout cela pouvait-il bien avoir ?
À 34 ans, la remise en question avait été brutale et l’envie de tourner le dos à cet intellectualisme de pacotille pour se servir de ses mains s’était assez vite imposée : Claude avait besoin de réaliser quelque chose de concret, de voir son travail se matérialiser au lieu de se dissoudre dans des réunions sans fin dont ne savait jamais exactement à quoi elles aboutiraient.

Dans son dernier job, ses idées étaient sans cesse ballotées de-ci de-là, en fonction de l’humeur d’un chef soupe au lait et de lignes définies par d’obscurs cabinets de tendance. L’annulation pure et simple, sans justification, d’un projet qui lui avait pris deux mois pleins, soirs et weekends compris, avait été la goutte d’eau. Claude avait claqué la porte de l’entreprise, et respiré un grand coup.
Le champ des possibles était vaste, d’ébéniste à ostéopathe, en passant évidemment par la maçonnerie mais Claude rechignait à exercer le même métier que son père. C’est alors que l’idée de devenir peintre en bâtiment avait émergé : prendre soin des habitations lui était apparu comme une tâche sans doute ingrate, mais au fond assez noble.
Et puis, qu’y avait-il à perdre ? Sa vie ne pouvait être plus maussade qu’elle ne l’était alors. Qui plus est, le salaire confortable perçu durant toutes ces années, en échange de sa disponibilité presque 24 heures sur 24, lui permettait de suivre une formation sans se préoccuper des questions matérielles.

C’est peu dire que son père avait été choqué par ce revirement : en plus de renoncer à une carrière prestigieuse, Claude allait grignoter l’argent durement gagné, au lieu de le placer et d’assurer la longévité de cette « bonne situation » conquise au sortir des études.
L’annonce avait été douloureuse, des deux côtés. Pour Habib Seridi, la déception prenait la forme d’une déchirure d’autant plus violente que la décision lui semblait soudaine : Claude avait attendu le dernier moment pour en parler et s’en voulait, à présent, d’infliger une telle souffrance à son père. Sa mère, quant à elle, était restée silencieuse tout au long de cette discussion qui semblait ne jamais devoir se terminer.
Cependant, Habib avait eu beau sermonner, pester, hurler et même pleurer, rien n’y avait fait. Pour la première fois de sa vie, l’enfant avait tenu bon face à la figure paternelle et l’émancipation avait – enfin – eu lieu.

Poncer, reboucher les trous, tapisser, patiner… Tel avait donc été son quotidien pendant deux ans. Son CAP en poche, Claude avait postulé à plusieurs annonces, et finalement décroché trois entretiens.
Au moment de rédiger son cv, l’hésitation avait été grande : fallait-il vraiment mentionner son école et sa première vie professionnelle, même si cela n’avait aucun lien avec sa formation de peintre ? Le décalage entre le poste convoité et sa précédente activité intellectuelle ne risquait-il pas de lui nuire, en donnant l’image de quelqu’un de potentiellement arrogant ? Mais comment justifier autrement son manque d’expérience, eu égard à son âge, pour un job que la plupart des gens commencent à 18 ans ?
Après avoir pesé le pour et le contre, Claude avait opté pour la franchise, expliquant sa reconversion le plus sobrement possible dans sa lettre d’accompagnement. Les trois réponses positives lui avaient donné raison.

Cependant, la convocation à l’entretien n’était que la première étape du processus, d’autant que la première annonce mentionnait un travail en hauteur et une zone difficile d’accès – pas évident quand on débute. Une fois qu’il aura Claude en face de lui, le recruteur sera-t-il vraiment enclin à lui faire confiance ? Que dira-il en voyant sa frêle silhouette ? Craindra-t-il une trop faible résistance physique ? Ne doutera-t-il pas aussi de sa capacité à comprendre les codes du BTP et à s’intégrer dans une équipe ?
Les gens ont souvent des idées arrêtées sur ce que sont les ouvriers du bâtiment et Claude doute que les recruteurs échappent à la règle, quoiqu’en dise son pote Manu, l’un des rares à avoir vraiment perçu son mal-être et compris sa démarche. Il lui a certes répété que s’ouvrir à des gens différents fait partie du job d’un RH, mais Claude demande à voir. Car clairement, son profil est atypique. Le CAP atteste de ses compétences et ses tuteurs lui ont fait des lettres de recommandations élogieuses. Mais cela suffira-t-il à dépasser les préjugés ?

De fait, l’homme qui lui ouvre la porte a un léger mouvement de recul en l’apercevant : de la surprise évidemment, mais probablement aussi du soupçon. Il a une cinquantaine d’années, et la bedaine un peu trop replète pour ne pas déborder du pantalon. Claude entre, pose son manteau et s’assoit poliment sur la chaise que lui indique le corpulent M. Lesage.
Celui-ci fait tranquillement le tour de la pièce pour regagner son bureau. On dirait qu’il cherche à gagner du temps, comme s’il était gêné et ne savait pas par où commencer. Un comportement étrange, surtout pour quelqu’un de direct comme Claude.
— Donc, vous avez 35 ans…
— 36, corrige Claude.
— 36 ans oui, répète le responsable administratif en jetant un œil au cv posé sur son bureau. Et vous débutez dans le métier.
Ça va, c’est pas si vieux non plus… râle intérieurement Claude avant de se rappeler les conseils de Manu : « ne fais pas ta mauvaise tête, souris ! ». Et de répondre :
— Comme je l’ai expliqué dans ma lettre de candidature, il s’agit d’une reconversion. Je viens de finir mon CAP en apprentissage et je pense avoir acquis toutes les compétences nécessaires pour le poste.
— Avant cela, vous avez fait une école de commerce, reprend M. Lesage. Ce sont de belles études. Et vous avez eu un beau début de carrière ! Racontez-moi un peu : quel type de missions avez-vous effectué durant toutes ces années ? Est-ce que vous changiez régulièrement d’entreprise ?

Claude s’agite sur sa chaise. Il veut entrer dans tous ces détails ? Mais quel est le rapport ? Il veut que l’entretien dure des heures ou quoi ? Il pourrait simplement lui demander les raisons de sa reconversion et ses motivations pour le poste de peintre, non ? Que son parcours suscite la curiosité, c’est normal – la réaction de ses amis, dont beaucoup ont cru à une crise de la quarantaine avant l’heure, a été un modèle du genre, pour ne pas dire une caricature… Mais quoi ? Il s’agit là d’un entretien d’embauche, pas d’une discussion au café !
Enfin, ce n’est pas le moment de s’énerver : il faut jouer le jeu. Heureusement, le petit laïus soigneusement préparé hier avec Manu est bien au point.
— Combien de temps avez-vous travaillé dans ce cabinet ? enchaîne le recruteur sans faire de commentaire.
Claude réprime une moue de contrariété : quel est intérêt de poser des questions dont les réponses se trouvent sur la feuille qu’il a devant lui ? À moins qu’il ne découvre seulement son cv ? Ça doit être l’un de ses assistants qui a lu et trié toutes les candidatures reçues… En tout cas, Claude n’aime pas sa manière de l’interroger, avec cette apparente désinvolture que vient démentir un regard insistant.
— Puis vous avez rejoint le secteur de l’électroménager… poursuit le ventripotent.
Et ben… Si l’on passe chaque ligne en revue, ça va être long… rumine Claude qui, tout en répondant aux questions, essaie pour se distraire de deviner quel genre de personnalité se cache derrière le visage fermé du responsable administratif. Si l’on ôte la fonction, que reste-t-il de l’homme ? À coup sûr, celui-là a sa petite vie bien rangée. Il doit avoir une femme, deux enfants, peut-être un chien. Et bien sûr, un parcours sans anicroche : socialement respectable, voilà quelqu’un qui a toujours été dans le droit chemin.
Pas sûr que son profil lui plaise : ça ne correspond pas à l’image qu’il se fait des peintres en bâtiment, c’est sûr. Le BTP est un secteur traditionnel et les gens qui y travaillent, de l’électricien au PDG, ne sont pas habitués à accueillir des personnes qui ne rentrent pas dans le moule. Tiens, le voilà qui soupire, comme s’il était lui-même lassé de l’entretien. Il n’a qu’à accélérer la cadence, pense Claude, ça ne tient qu’à lui ! Et si quelque chose le gêne, qu’il le dise clairement !
Enfin, ça y est, Lesage a déroulé une bonne partie de son cv. On arrive à la case « loisirs », un passage obligé pour qui veut respecter les codes de la candidature à la française… Faute d’inspiration, Claude a banalement inscrit cinéma, voyages et sport, sans préciser davantage. Olivier Lesage fronce les sourcils en achevant la lecture du cv.
— Bon… marmonne-t-il en relevant la tête. Et vous n’avez pas peur ? Enfin, je veux dire : vous n’avez pas le vertige ?
Claude fulmine. Quoi, il aurait fallu mettre varappe ? Difficile, cette fois, de retenir une réponse sèche.
— Évidemment que non, sinon je n’aurais pas postulé ! J’ai bien lu l’annonce qui précisait « travail en hauteur ».
— Bien sûr, bien sûr…
Nous y venons. Face au sourire embarrassé du recruteur, Claude lance alors avec un air de défi :
— Auriez-vous posé cette question à un homme ?