Un si beau métier

“Un si beau métier”

Temps de lecture estimé : 15 mn

Le supermarché était calme en cette fin de matinée. Sans doute pour tromper la solitude des allées éclairées par les néons blafards, le responsable du magasin avait monté le volume de la radio. Nostalgie résonnait dans les rayons et la puissance de Barry White se déversait sur les tomates en boîte et le jambon sous cellophane. En ce qui me concerne, cela faisait cinq bonnes minutes que j’hésitais entre des penne et des fusilli – dilemme plus cornélien qu’il n’y paraît quand on a comme moi une coloc’ italienne.
Alors que j’étais planté là, le regard dans le vague, il m’a semblé apercevoir une silhouette familière au bout de la rangée. Je me suis approché doucement et aussitôt, mon cœur s’est mis à battre la chamade. Pfff… Moi qui croyais avoir vaincu ces vieux démons qui me collaient la timidité aux basques depuis mon enfance, voilà qu’ils me donnaient la tremblote ! J’ai respiré un grand coup. L’air dans mes poumons a chassé les succubes et j’ai trouvé le courage de l’aborder.
— Clara ?
La jeune femme s’est retournée, vive et légère. Oui, c’était bien elle ! Clara Dumoustier. L’icône de la fac ! Discrètement, j’ai posé mes ridicules paquets de pâtes et j’ai pris un ton aussi naturel que possible.
— C’est incroyable, qu’est-ce que tu fais ici ?
Immédiatement, j’ai regretté ma question. Ce qu’elle faisait ici ? Ses courses évidemment. Cette satanée maladresse… Cependant, son panier à la main, elle n’a pas eu l’air de trouver la question si incongrue et m’a renvoyé un franc sourire. Dans mon souvenir, elle était beaucoup plus distante. Ou était-ce parce qu’elle m’impressionnait ? Clara faisait partie des étudiants les plus brillants de notre promo. À l’époque, elle m’avait semblée plus grande aussi. Étrange comme la mémoire vous joue parfois des tours… Mais Clara m’a ramené au présent.
— Sylvain ! Comment vas-tu ? Ça fait un bail !
— Pas loin de trois ans, oui. La dernière fois qu’on s’est vus, ça devait être à la soirée de fin d’année du master. On allait entrer dans la vie active…
— La vie active… Pas pour tout le monde ! Tu n’avais pas prévu de partir faire un tour du monde ? m’a-t-elle lancé avec malice.
Toujours aussi percutante, Clara. Je me suis incliné.
— C’est vrai. Enfin, ce n’était pas vraiment un tour du monde mais j’ai passé six mois en Amérique latine.

Son sourire amical m’a engagé à poursuivre. J’ai repris confiance. J’ai senti les diablotins se rabougrir en moi et, d’un léger mouvement des épaules, j’ai redressé ma colonne vertébrale pour les enfouir profondément dans mes entrailles. D’une voix plus assurée, j’ai débité le petit résumé de mon périple que j’avais déjà raconté des dizaines de fois. Rien à craindre, mon discours était bien rôdé.
— Je suis parti sac au dos. Je voyais ça comme un défi personnel. Pour voir si j’étais capable de me débrouiller tout seul, dans un pays inconnu. Capable de nouer des liens avec des personnes d’une culture différente. Et puis, je n’étais jamais allé à l’étranger, j’avais envie de me donner quelques mois pour voyager et découvrir un autre continent avant de plonger dans la vie active justement.
— Ça ne te faisait pas envie de travailler enfin, après toutes ces années d’études ?
— Bof… Je ne savais pas vraiment ce que je voulais faire et je crois que j’essayais plutôt de repousser ce moment le plus loin possible, ai-je avoué.
J’étais moi-même surpris de ne pas chercher à camoufler cette attitude d’ado attardé. Mais Clara me mettait suffisamment en confiance pour que je laisse transparaître cette faiblesse.
— Et alors, tu as fait quoi là-bas ?
— Je me suis baladé en me laissant guider par les rencontres et le hasard. Au bout d’un moment, je me suis posé dans un parc national, vers la frontière entre le Chili et l’Argentine. J’ai donné un coup de main aux rangers. Certains d’entre eux bossaient pour une association engagée dans le commerce équitable. Ça avait du sens et ça m’a donné envie de m’investir moi aussi. Alors, quand je suis rentré, j’ai été bénévole dans des asso tout en faisant des petits boulots à côté pour gagner ma vie. Et finalement, l’une d’elles m’a proposé un job ici, à Saint-Denis. Et voilà !

Clara a hoché la tête. Elle semblait songeuse, et cela m’a incité à l’interroger à mon tour.
— Et toi, tu as fait quoi, après cette agrég’ décrochée haut la main ? Tu étais arrivée combien déjà ? 10e ?
— 8e, a-t-elle corrigé d’une voix étonnamment lasse.
J’ai eu l’impression d’être plus fier qu’elle de ce classement. Quelque chose clochait dans son comportement. Ce n’était pas la Clara triomphante et sûre d’elle que j’avais connue à la fac. Je l’ai relancée, curieux de comprendre ce qui la rendait si lisse, à la limite de la fadeur. Si je n’avais pas eu tous ces souvenirs en tête, son enthousiasme et sa vivacité pétillante, j’aurais vu en elle une jeune femme parfaitement quelconque. J’ai remarqué sa queue de cheval négligée, elle dont les épaisses boucles rousses irradiaient l’amphi quelques années plus tôt.
— Et pour toi, ai-je enchaîné, comment ça s’est passé ? Je me rappelle que tu avais décidé de ne pas prendre de vacances pour préparer tes cours. Ça m’avait marqué car tu étais tellement heureuse d’avoir réussi le concours. Et en même temps, cette première rentrée te stressait à un point…
— Tu te souviens de ça ? a-t-elle souri, retrouvant à cette évocation un peu de l’éclat que je lui connaissais. C’est vrai, ça peut sembler bizarre mais je me sentais comme une alpiniste qui a gravi une montagne et se retrouve tout à coup prise de vertige au bord d’un précipice !
— Waouh, tu y vas fort !
— Si tu savais…

J’ai hésité un moment, ne sachant pas s’il s’agissait d’une de ces phrases lancées en l’air qui n’engagent à rien, ou si elle avait vraiment envie de prolonger la discussion. À la fac, on évoluait dans le même groupe d’amis mais sans avoir de relation vraiment personnelle. Peut-être parce que je n’avais jamais osé m’aventurer en dehors des banalités qu’on échange entre simples camarades : j’avais trop peur de paraître inculte aux yeux de cette érudite qui non seulement avait évidemment lu tout Hugo, Balzac et Proust, mais vouait aussi une admiration sans bornes aux poètes contemporains. Pour ma part, j’avais bien tenté d’approcher Bonnefoy, Réda ou Jacottet mais leurs textes me paraissaient on ne peut plus hermétiques. Tout ça me semblait si loin…
J’ai regardé Clara, essayant de deviner quel type de réponse elle attendait, mais son expression neutre ne me donnait aucun indice. Je n’avais que quelques secondes pour rebondir. Un rapide scan intérieur m’a permis de vérifier que mes hôtes parasites n’étaient pas tapis dans un coin en embuscade, prêts à me sauter dessus en douce. RAS, j’étais parfaitement calme. Je me suis lancé.
— Ça te dit de prendre un café ? Tu as le temps ?
J’ai guetté sa réaction. Elle n’a pas eu l’air surprise, ou en tout cas ne l’a pas montré. Elle a plutôt eu un air rêveur, peut-être même un peu triste.
— Ah oui, pourquoi pas ?
Laissant là les préparatifs de mon dîner italien, je l’ai accompagnée à la caisse, stupéfait de la simplicité avec laquelle elle a posé ses yaourts 0 %, son papier toilette et ses conserves de légumes sur le tapis roulant.
— Tu n’achètes rien ? s’est-elle étonnée.
— Non, non, je n’ai pas trouvé ce qu’il me fallait, ai-je menti.
Notre discussion m’avait donné une assurance encore fragile et je n’étais pas prêt à déballer devant elle des produits qui trahiraient la vulgarité de mon quotidien désargenté.

Quelques instants plus tard, nous étions assis à la terrasse d’un troquet. L’air était doux et le soleil faisait de jolies apparitions entre les nuages. Sitôt les cafés commandés, j’ai repris le fil de la conversation, m’autorisant à dépasser le factuel de ce qu’on raconte à une vieille camarade rencontrée par hasard, pour essayer de l’amener sur un terrain un peu plus intime. Je voulais éclaircir cette part de mystère qui entourait Clara à la fac et continuait de l’envelopper, même si – force était de le constater – la lumineuse étudiante s’était ternie en quelques années.
— Tu as toujours eu envie enseigner ?
— Oui. Au départ, c’était un rêve de petite fille : celui d’une bonne élève qui veut faire comme la maîtresse. En primaire, je n’étais pas la seule à m’imaginer devenir prof. Comme beaucoup d’enfants, je jouais chez moi à faire la classe à mes peluches. Mais contrairement à d’autres, j’ai continué à me projeter dans ce métier. J’adorais lire et au collège, je dévorais des romans quand mes copines se ruaient sur leur téléphone pour chatter après les cours… Petit à petit, j’ai découvert le plaisir de décortiquer des textes littéraires, de les analyser dans le moindre détail, pour mieux en goûter chaque mot. L’enseignement m’est apparu comme une voie naturelle qui me permettrait à la fois de nourrir ma boulimie intellectuelle et de communiquer ma passion.

Clara avait les yeux posés sur moi mais elle ne me regardait pas vraiment. Elle avait plutôt l’air de se parler à elle-même, comme si elle revivait une époque très lointaine. Je l’ai laissée poursuivre.
— À la fac, j’ai beaucoup travaillé pour passer le concours. Je ne levais pas le nez de mes bouquins et c’est seulement une fois mon agreg’ en poche que j’ai réalisé que j’allais me retrouver deux mois plus tard devant une classe, avec de vrais élèves, en chair et en os, dont il me faudrait capter et retenir l’attention. Des ados, pas tellement plus jeunes que moi, que je devrais suivre, encadrer, motiver. J’allais pouvoir leur transmettre tout ce que j’avais appris, leur donner des clefs pour comprendre les textes des grands auteurs et les apprécier à leur juste valeur… Au-delà de la littérature, je m’étais aussi donné pour mission de leur apprendre à raisonner, à se forger un esprit critique pour appréhender et penser le monde qui les entoure. J’atteignais enfin l’objectif que je m’étais fixé !

Elle s’était un peu emballée et s’est arrêtée net pour reprendre son souffle. Elle a paru reprendre conscience de ma présence et j’ai profité de ce bref silence pour la ramener à ce qui m’intriguait : cette histoire de vertige me trottait dans la tête.
— Qu’est-ce qui t’inquiétait dans cette rentrée ?
— C’est difficile à expliquer mais je ne me sentais pas vraiment prof. En même temps, j’avais envie de partager avec mes élèves le bonheur de se plonger dans un livre, surtout s’ils n’avaient pas eu la chance de grandir dans un milieu où les parents lisent autre chose que le programme télé. Il y avait peu de chances que mes élèves ressemblent à celle que j’avais été moi, sérieuse et disciplinée. J’avais envie de me confronter à cette réalité, mais cette perspective me paniquait.
— Finalement, tu été affectée où ?
— Dans le 93, comme la plupart des jeunes profs. J’ai atterri à Épinay, dans un lycée classique de Seine-Saint-Denis, ni mieux ni pire qu’un autre.
— Et alors, comment ça s’est passé ?
Droite sur sa chaise de bistro, Clara a baissé les yeux. Elle parlait d’une voix si ténue que j’ai dû me pencher vers elle pour l’entendre. Mes diablotins n’ont pas bronché. Je l’ai écoutée raconter sa première rencontre avec une classe, décortiquant ses sentiments comme elle avait appris à décortiquer un texte littéraire.
Elle a décrit une sensation étrange : celle de ne pas être soi-même. Elle devait jouer un rôle, expliquait-elle, mais elle ne savait pas bien lequel. Les élèves étaient là, en face d’elle, comme s’ils attendaient quelque chose. Bizarrement, ils étaient extrêmement silencieux : l’état de grâce du premier contact. Mais malgré ce calme, elle avait eu peur de ne pas se faire respecter, alors elle avait endossé le costume de la prof autoritaire, suivant le conseil donné par des anciens d’afficher un visage austère : « Pas un sourire avant la Toussaint ! », disaient-ils.
— J’étais rigide. Beaucoup trop rigide, a-t-elle souligné. Je suis restée derrière le bureau, artificiel rempart entre eux et moi. Debout, les mains posées sur la chaise, j’ai regardé la trentaine d’élèves qui me paraissaient terriblement plus nombreux. C’est grand, une classe, quand on est seul de l’autre côté…

Ce discours me déconcertait. Même si je n’avais moi-même jamais enseigné – mes premières notes à la fac m’avaient assez vite amené à abandonner l’idée de passer les concours – j’étais entouré de profs et je pensais avoir une image assez fiable du métier. Pourtant, aucun de mes amis n’avait évoqué une telle solitude. J’ai essayé de me représenter Clara avec ses élèves.
— Tu te sentais comment ?
— Ce face-à-face me mettait mal à l’aise. Je revois encore leurs yeux fixés sur moi. J’avais mis un pantalon strict et des talons hauts pour me vieillir un peu. Je ne sais pas si c’est cela qu’ils détaillaient, ou si certains se sont dit que c’est toujours les débutants qu’on leur envoie dans les banlieues – je me suis rendue compte plus tard qu’ils connaissent parfaitement les mécanismes de mutation des enseignants, parfois même mieux que nous !
— C’est-à-dire ?
— La plupart des établissements du 93 ont un turn-over important : beaucoup de jeunes profs, qui viennent des quatre coins de la France, s’en vont dès qu’ils ont acquis assez de points pour retourner dans leur région. D’autres restent là en attendant de pouvoir se rapprocher de Paris. Les élèves le savent, ou le sentent. Pour eux, il y a deux catégories de profs : ceux qui ont envie d’être là, et ceux qui y sont contraints. Ils font la différence.
— Et toi, tu te situes comment ? ai-je demandé pour la forme car la Clara que je connaissais se rangeait évidemment dans la première catégorie.
Mais elle a botté en touche.
— En fait, je ne sais pas trop… Avant cette première rentrée, j’étais vraiment motivée parce que, même si je n’avais pas le choix de ma mutation, je trouvais qu’enseigner en Seine-Saint-Denis était ce qu’il y avait de plus utile. Mais quand je suis arrivée là-bas, quelque chose a basculé. J’ai eu peur.
— Peur de quoi ? De ne pas être à la hauteur ?
— Oui, mais ça encore, c’est normal. Je crois que j’avais aussi peur d’eux.

Je me suis retenu de dire quoi que soit. Certes, le 93 est connu pour être un département remuant mais Épinay, ce n’était quand même pas la jungle !
— Le premier cours, a-t-elle repris après une courte inspiration, les élèves te jaugent. Notre relation a débuté sur le terrain de la méfiance – une méfiance réciproque d’ailleurs : au fond, ils ne faisaient que me renvoyer ce que je laissais transparaître, malgré moi, à leur égard. Ils me scrutaient et soudain, j’ai eu l’impressoin d’être la proie d’une bande de fauves. Des fauves rassasiés, mais dont l’appétit allait se réveiller bientôt.
— Des fauves, carrément ? Tu n’exagères pas un peu ? ai-je gloussé maladroitement avant de me rendre compte que Clara, elle, ne riait pas du tout.
— C’est l’image qui m’est venue. Je n’avais qu’une idée en tête : assurer mon contrôle sur eux. J’avais engrangé des connaissances théoriques, sans réfléchir à quelle prof je voulais être. Alors, mécaniquement, j’ai reproduit la posture de ceux que j’avais connus, j’ai repris les répliques toutes faites que j’avais entendues : « La seconde, vous savez, c’est une année charnière. » « Le programme est chargé, il va falloir aller vite. » Ou encore : « Prenez votre emploi du temps, on va vérifier que nous avons bien le même. » Ces phrases stéréotypées ont servi de béquilles à l’handicapée que j’étais, pétrifiée et incapable d’élaborer mon propre discours. Pourquoi me concentrer sur le cadre formel des cours, au lieu de leur parler de ce qui me tenait à cœur, de l’amour des livres que j’allais m’attacher à leur transmettre ? Je me suis accrochée à ces codes, même si j’avais conscience qu’ils n’étaient pas appropriés. J’ai demandé aux élèves de prendre une feuille pour faire une fiche de renseignements, alors que je m’étais promis de ne pas tomber dans ce rituel inutile…
— Pourquoi inutile ?
— En réalité, on n’a pas besoin de récolter les renseignements administratifs, les adresses, les numéros de téléphone… On trouve tout sur l’intranet. Je le savais mais ces questions terre-à-terre me rassuraient. Elles m’évitaient d’entrer dans le vif du sujet. Mais franchement, leur demander la profession de leurs parents, qu’est-ce que ça apporte ? À part mettre en évidence ce qu’on sait déjà : qu’ils viennent d’un milieu défavorisé.
— Et ensuite, tu as réussi à être plus à l’aise avec eux ?
— La deuxième heure, j’ai commencé le cours – bien obligée : j’avais déjà suffisamment tiré sur la corde des présentations et généralités. J’ai fait des efforts pour regarder mes élèves dans les yeux mais je n’arrivais pas à m’approcher d’eux, encore moins à circuler dans les rangs. En fait, je suis restée barricadée derrière mon bureau. Pendant l’été, j’avais longuement préparé cette première séance. J’avais minutieusement choisi le texte sur lequel on allait travailler. Notre premier texte ensemble ! Dans la vision romantique qui était alors la mienne, il fallait que ce premier cours de français au lycée les marque. Je voulais qu’ils se souviennent de moi comme de la prof qui leur avait fait découvrir les beautés, les subtilités de la langue française et donné le goût de la lecture. Pour ne pas les rebuter, j’avais assez vite écarté les classiques du 19e siècle pour leur proposer un texte plus actuel, qui leur parle, et en même temps qui les sorte de leur univers.
— C’était quoi ?
— « Le Reflet », cette nouvelle de Daeninckx qu’on avait étudiée au début du master, tu te rappelles ? En plus d’être un écrivain contemporain, Daeninckx a l’avantage d’habiter à Saint-Denis : c’était une manière de leur montrer que la culture se créé aussi dans le 9-3.
— Ah oui, je me souviens de ce texte. La chute est terrible ! Ils ont aimé ?
— Je ne sais pas… Autant le début du cours avait été calme, autant ils se sont mis ensuite à bavarder sans arrêt. Je ne parvenais pas à garder leur attention focalisée sur le texte que j’avais décidé d’étudier avec eux. En même temps, je leur posais des questions fermées, j’attendais qu’ils donnent la bonne réponse, au lieu de les écouter. Quand j’y repense, ce n’est pas vraiment étonnant qu’ils aient décroché mais sur le coup, j’essayais désespérément de les intéresser à la structure de cette nouvelle. J’avais beau répéter sans cesse « Taisez-vous ! Silence ! Attention, je vais sévir… », rien n’y faisait. Le volume sonore diminuait l’espace de quelques secondes, avant de revenir au même niveau.
— Tu racontes ça avec une précision… On dirait que ça s’est passé hier !
— Mais tu te rends compte ? s’est-elle exclamé, en retrouvant un volume sonore normal. Ça faisait des années que je rêvais de me retrouver face à une classe. Et maintenant que j’y étais, rien ne se déroulait comme prévu. Je savais que je m’y prenais mal mais je ne pouvais pas faire autrement, je n’arrivais pas à trouver le bon ton. J’étais prise dans une spirale infernale ! J’ai haussé la voix, j’ai même fini par distribuer des punitions pour de bon…
— Dès le premier jour ?
Clara a eu un mouvement de recul sur sa chaise.
— C’est sorti tout seul, je n’ai pas eu le temps de réfléchir.
— Je ne t’accuse pas, tu sais, me suis-je défendu pour la radoucir un peu.

Elle a repris son histoire, comme si de rien n’était. J’ai alors compris qu’en réalité, elle ne me racontait pas son premier jour de classe : elle le ressassait, comme elle avait déjà le dû faire des centaines de fois.
— En plus, comme je n’avais pas anticipé la punition, je me suis retrouvée coincée, à improviser un devoir supplémentaire stupide… À la fin du cours, un élève est venu me voir. Il m’a dit : « Ça ne sert à rien de crier, Madame, vous savez… » Je crois que ça partait d’une bonne intention mais il ne mesurait pas à quel point ça ébranlait l’image de la prof sévère que je voulais leur renvoyer. Je me suis raidie, de peur qu’il ne voie mon désarroi, et j’ai marmonné que j’étais pressée. Il a insisté : « C’est pour vous que je dis ça ». J’ai fait semblant de ne pas entendre, le nez plongé dans mes affaires que je m’empressais de ranger et je suis sortie de la salle.

La tournure que prenait notre discussion me déstabilisait. Je ne m’étais pas préparé à un tel récit et j’étais gêné d’entendre Clara se mettre ainsi à nu devant moi. J’ai tenté de la rassurer et de revenir à une conversation plus anodine.
— Beaucoup de profs disent que les premiers cours sont vraiment difficiles. Tu te rappelles de David qui avait eu le concours en même temps que toi ? On est restés en contact et il m’a raconté qu’il a passé la moitié de sa première année à se faire chahuter, jusqu’à ce qu’il gagne de l’expérience et la confiance des élèves. Comme toi, il avait vraiment la vocation et les gamins ont fini par comprendre qu’il était là pour les aider, pas pour les enfoncer. Aujourd’hui, on en rigole. Il est même ami avec ses élèves sur Facebook !
— Moi je dormais mal, m’a coupé Clara d’un ton devenu tranchant. Je faisais des cauchemars horribles. Une fois, j’ai rêvé que j’étais Jeanne d’Arc, attachée sur un bûcher au beau milieu de la salle de cours, avec mes élèves qui me tournaient autour en poussant des cris de joie…
— Ah oui quand même… C’est violent… Et du coup, tu as fait quoi ?
— J’ai changé de métier.

Interloqué, j’ai gardé ma tasse suspendue en l’air et j’ai regardé Clara, la brillante Clara de la Sorbonne, ramasser ses sacs de course. Elle s’est levée et a incliné la tête, m’adressant un sourire pas vraiment triste : seulement fade. Elle a tiré de sa poche quelques pièces de monnaie qu’elle a posées sur la table.
Tandis qu’un nuage répandait peu à peu son ombre sur le trottoir gris, je l’ai vue s’éloigner, le pas lent, les épaules voûtées. Et je ne sais pas si c’est le soleil voilé qui m’a joué des tours, mais j’aurais juré voir de petites créatures griffues bondir du sol et s’accrocher à son imper fripé.