Le grand jour

“Le grand jour”

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Le soleil brillait avec insolence cette après-midi-là, arrosant la vallée de sa lumière dorée. Des tentes avaient été dressées dans le jardin, et des fleurs aux couleurs chatoyantes resplendissaient tout le long du chemin majestueux qui conduisait à l’autel. Mais la solennité attendrait encore un petit peu : pour l’heure, le lieu bruissait d’une joyeuse frénésie car la cérémonie avait lieu dans une heure et il restait encore beaucoup à faire ! Tandis que certains se pressaient d’installer tables et chaises, d’autres s’affairaient en cuisine et l’on voyait aller et venir des femmes, les bras chargés de plats aux odeurs appétissantes. On entendait des voix résonner d’un bout à l’autre du jardin où l’on s’interpellait sans gêne, tout au plaisir de la fête annoncée.

Au premier étage, à l’écart de l’agitation, Samia finissait de se préparer. Le silence qui régnait dans la chambre contrastait avec le brouhaha ambiant. Elle avait revêtu un sari rouge vif, orné de fines broderies et de petites pierres qui scintillaient au rythme de ses mouvements. La veille, ses mains et ses pieds avaient été recouverts de tatouages au henné dont les dessins raffinés étaient censés lui assurer bonheur et prospérité. Samia contempla avec gravité l’image que lui renvoyait le miroir : celle d’une jeune mariée, dans la plus pure tradition hindoue. Et lui, de quoi aurait-il l’air ?
Debout derrière elle, sa sœur aînée ajustait sur son front un somptueux mathapati. Le bijou de tête lui donnait un port altier que venait soutenir son regard sombre.
— Tu es nerveuse ? s’enquit Mysha. Tu peux m’en parler si tu veux. C’est normal.
Samia hésita. Que pouvait-elle dire à sa sœur ? Qu’elle avait senti ses pieds se dérober sous elle, ce matin en se levant, et qu’elle n’avait rien pu avaler de la journée ? Qu’elle avait même été tentée de s’enfuir ? Cette pensée lui avait encore traversé l’esprit il y a quelques minutes, au moment où elle enfilait son sari… Sa sœur ne comprendrait probablement pas. Mysha était aussi sage et posée que Samia était impulsive et mutine.
— Il est arrivé ? demanda-t-elle simplement, car en vérité, c’était tout ce qui lui importait.
— Pas encore, mais il ne devrait pas tarder.
Samia se tourna vers la fenêtre. Elle vit ses parents, en bas. Ils avaient l’air si heureux ! La fierté illuminait le visage de son père, tandis que sa mère, rayonnante dans sa robe indigo, tenait précieusement dans ses mains son petit pot de tilak : appliquer cette pâte de santal sur le front du futur époux faisait partie du rituel. Selon la croyance, ce geste permettait d’éloigner le mauvais œil.
Samia regarda ses parents accueillir les premiers invités et son cœur se serra. Elle était la dernière de leurs trois filles et il n’avait pas été facile pour son père, modeste tresseur de bambous, de réunir l’argent nécessaire pour payer sa dot, ainsi que le voulait la coutume. Il n’y serait d’ailleurs certainement pas parvenu sans l’aide de ses oncles. Tous avaient économisé pendant des mois et pour eux, ce jour marquait l’aboutissement de leurs efforts. Samia, elle, se désolait du poids qu’avait encore la tradition aujourd’hui. Personne n’oserait donc jamais s’en défaire ?
Sa sœur la tira de sa rêverie.
— Attends, ne bouge pas… Voilà, ça y est, conclut-elle en reculant d’un pas pour mieux la voir. Comme tu es belle ! admira-t-elle avec douceur.
Samia esquissa un sourire : elle était coquette et cette parure était réellement magnifique. Elle choisit avec sa sœur les fards qui recouvriraient ses paupières : un dégradé allant du brun doré au rouge carmin. Mysha saupoudra le tout de quelques paillettes avant de tracer au khôl un trait délicat qui donna à ses yeux une jolie forme d’amande.

Tout en se laissant faire, Samia écoutait les bruits de la maisonnée. De l’escalier s’échappaient des rires d’enfants qui la ramenèrent des années en arrière.
— Tu te rappelles le mariage de Daizy ? On avait joué à cache-cache pendant des heures avec les cousins…
— Ah oui, et on s’était gavées de crevettes !
— C’est vrai ! À tel point que tu en avais été malade le lendemain…
— Je n’avais jamais vu autant de nourriture, protesta Mysha avec une moue comique.
Toutes deux rirent de bon cœur à l’évocation de ce souvenir. Samia était reconnaissante envers sa sœur de l’attention qu’elle lui portait et des efforts qu’elle faisait pour la détendre. Elles avaient toujours été très proches mais Mysha habitait désormais avec son mari dans un village de l’autre côté de la colline, et elles n’avaient plus tellement l’occasion de se voir. Les préparatifs du mariage avaient été pour elles une fugitive parenthèse qui leur avait permis de retrouver un peu de leur complicité d’antan.
— Tu es prête, on y va?

Samia sentit son cœur battre la chamade. Comme dans les contes de fées, pensa-t-elle, non sans amertume. Car ce n’était pas l’amour qui la faisait trembler, mais la colère : dans quelques minutes, elle allait rencontrer, pour la première fois, l’homme qui deviendrait son mari. Révoltée mais prisonnière des coutumes de son pays, la jeune fille soupira et se leva. Elle n’avait que 14 ans.