En t’attendant

“En t’attendant”

Temps de lecture estimé : 15 mn

16 juillet
C’est un sentiment étrange. Un mélange d’excitation et de peur. Tous les amoureux du monde ont connu cela, l’exquise cruauté de l’attente. Pourtant, je ne peux m’empêcher de me sentir unique, de penser que ce qui m’arrive – ce qui nous arrive – est extraordinaire.
Notre rencontre est une déferlante qui surgit au beau milieu d’un lac étale. Une lame de fond qui vient balayer mon existence tranquille. J’ai – ou plutôt j’avais – une vie simple, un peu trop rangée même aux yeux de certains : je suis la-fille-de-30-ans-avec-un-appart-un-boulot-des-amis. Rien de très exceptionnel, mais moi ça me plaît. J’aime me promener au bord de la mer, flâner en terrasse, aller danser parfois. Je suis d’une nature modérée. Enfin, je le croyais. Jamais je n’avais été aux prises avec de tels sentiments, aussi extrêmes et contradictoires : exaltation, angoisse, désarroi, audace…
Depuis que notre histoire a débuté, je suis assaillie d’émotions qui ne me laissent aucun répit. Je me découvre nerveuse et sanguine, moi qui suis d’habitude si posée, voire flegmatique. Et ne me dis pas que ce sont mes origines latines qui ressortent, ma mère n’y est absolument pour rien ! Elle est curieuse, mais pas au point de se mêler de ma vie intime, elle n’oserait pas. D’ailleurs, j’ai attendu plusieurs semaines avant de lui parler de toi. Je voulais être sûre. Ne pas lui donner de faux espoirs. Car elle est comme toutes les mères, je sais qu’elle n’attend que cela. Non, j’exagère. Elle veut surtout que je sois heureuse.
Mais revenons plutôt à nous : je ne me suis pas lancée dans ce journal pour parler de ma mère – je l’ai assez fait pendant mon adolescence ! – mais parce que j’ai besoin de mettre des mots sur ce trouble nouveau qui m’étreint. Et puis, j’ai envie de garder une trace de cette période d’attente qui m’est, certains matins, si difficile à vivre et que, d’autres soirs, je trouve si magnifique.
J’écris d’abord pour moi, mais sans doute qu’un jour, je te ferai lire ces pages. Car c’est bien toi qui a déclenché en moi cette effervescence dont je ne suis que le réceptacle. Une telle agitation ne me ressemble pas. Elle me transforme, me bouleverse. J’espère qu’écrire va m’aider à patienter et à traverser sereinement ces dernières semaines qui nous séparent.

18 juillet
Il y a des jours – les plus nombreux – où je voudrais que tout s’accélère, que tu sois déjà à mes côtés, que cette épreuve soit derrière nous. Et puis, il y a des jours où je me surprends à apprécier ces derniers moments où tu n’es pas encore tout à fait entré dans ma vie. Oh, ne te vexe pas ! Bien sûr que tu fais partie de ma vie. Je veux simplement dire que tu n’es pas là, physiquement présent devant moi.

22 juillet
Il faudra que je pense à remercier Marc Simoncini. C’est vrai, sans Meetic, rien de tout cela ne serait arrivé ! Je pourrais lui écrire un mail, pourquoi pas ? Mon histoire, notre histoire est un témoignage émouvant pour son entreprise, non ? Je serais même prête à l’autoriser à s’en inspirer pour sa prochaine campagne de com’ ! Il faudra que j’y pense. Après. Quand je t’aurai pris dans mes bras et que notre rencontre, aujourd’hui virtuelle, se sera concrétisée.
Cela fait des mois. Des mois que je te parle sans pouvoir te toucher. Une véritable torture ! Je voudrais tant sentir ta peau contre la mienne et respirer ton odeur. Jusqu’à présent, nous avons dû nous contenter d’un dialogue à distance. Nous n’avons pas le choix. Un mur nous sépare, mais cela ne nous empêche pas de créer des liens qui nous unissent chaque jour davantage.

27 juillet
Je compte les semaines et ce temps incompressible me fait réaliser à quel point nous ne sommes plus habitués à attendre. En quelques centièmes de seconde, Internet apporte des réponses à nos questions les plus farfelues, et le monde entier est à portée de clic…
Ne crois pas pour autant que je sois technophobe, pas du tout ! Si tu me voyais… Mon iPhone n’est jamais à plus de dix centimètres de ma main… Mais je reconnais que c’est bien, parfois, de ralentir. Enfin, si je suis honnête – et j’ai envie de l’être avec toi, je voudrais ne jamais te mentir – en disant cela, je me montre surtout pragmatique. Car en réalité, je ne peux pas faire autrement. Tu n’es pas encore prêt à me rencontrer, je le sais. Alors j’ai adopté ton tempo.
Plus tard, quand nous serons réunis, je marcherai à ton pas. Je rêve de me promener main dans la main avec toi ! Bien sûr, il y aura toujours cette différence d’âge mais je ralentirai pour t’attendre et aller à ton rythme.

30 juillet
Je n’ai pas pris de vacances cet été. Pourtant, j’aurais pu partir, avec Anne par exemple. C’est ma meilleure amie. Évidemment, je lui ai parlé de toi dès les premiers jours, elle sait ce que tu représentes à mes yeux et il lui tarde de te rencontrer, presque autant qu’à moi !
Voilà plus de dix ans qu’on se connaît : cela remonte à notre première année de droit. À la rentrée, on s’était retrouvées assises côte à côte en amphi. Le prof était un peu en retard, on a commencé à papoter, et on n’a pas arrêté depuis ! On sortait du lycée, découvrir l’indépendance de la fac nous a soudées. Sans compter les heures passées à apprendre par cœur le fonctionnement du tribunal de grande instance ou les règles qui régissent le divorce… Mais comme elle dit, ce n’est pas parce qu’on connaît les règles qu’on est obligé d’en arriver là ! La preuve : elle est heureuse avec Fred et sa petite famille. Et moi, je gravite autour de leur bonheur. Maintenant, c’est mon tour.
Anne a essayé de me convaincre de venir avec elle en Provence. Elle m’a répété au moins une dizaine de fois que ça me ferait du bien de prendre l’air. « Ce n’est pas loin, insistait-elle, tu pourras rentrer si besoin. » Mais je ne voulais pas prendre le risque de m’éloigner, si jamais tu arrivais plus tôt que prévu. J’ai préféré rester ici, à Marseille, pour t’attendre. Au cas où. L’été est parfois étouffant mais j’ai de la chance, il ne fait pas trop chaud cette année. Les températures sont largement en-dessous des normales saisonnières. J’ai du mal à croire que, pendant ce temps, chez toi, le mercure grimpe à ce point ! Encore une différence entre nous. Etrange comme on peut partager une telle intimité malgré des vies si différentes au quotidien.
Cela ne va pas durer. Tu vas venir me rejoindre, et bientôt ma maison sera la tienne. Tu verras, elle est agréable. Le jardin n’est pas très grand mais il te plaira, j’en suis sûre ! Je l’ai réaménagé pour qu’il te soit confortable : j’ai rangé les outils qui traînaient, enlevé les branches mortes et les cailloux. Ainsi, tu pourras t’étendre tranquillement sur l’herbe. Ou bien t’allonger près de moi dans le hamac. J’y ai passé de longues heures ces derniers jours, à lire, paresser, rêvasser. À penser à nous.

2 août
Hier, ce contact visuel m’a redonné de l’énergie. C’est incroyable ce que permet la technologie… (Tu vois, je suis progressiste !) Il n’y avait que l’image : là où tu te trouvais, le son ne passait pas. Mais c’était déjà tellement fou ! L’endroit est assez isolé, cependant tu as l’air bien dans ce petit cocon que tu t’es fabriqué, ça m’a fait plaisir. Restes-y encore un peu si tu le souhaites, je ne veux pas te brusquer et risquer de tout gâcher. Je sais que tu as besoin de temps.
Cela t’étonne que je te dise cela ? Je sais, tu m’as connue plus impatiente. Ne te méprends pas ! Ce n’est pas que j’ai moins envie de te rencontrer, c’est juste qu’aujourd’hui, je prends du recul. J’ai confiance. Nous deux, c’est pour la vie.

10 août
Je suis assise sur un banc face à la mer. La chaleur s’est faite attendre, elle aussi. Mais elle est arrivée, elle au moins. Depuis une semaine, les températures sont remontées en flèche. Heureusement, il y a tout de même de l’air et je profite de la douceur matinale pour aller faire un tour, en me protégeant du soleil.
D’habitude, je peux marcher pendant des heures. Je longe doucement la côte, jusqu’à presque sortir de la ville. Pas aujourd’hui. Je n’ai pas bien dormi cette nuit et après quelques pas, j’ai senti une pénible lourdeur m’engourdir les jambes. Alors je me suis assise pour me reposer un peu. J’ai toujours un livre et quelques magazines dans mon sac mais je n’arrive pas à me concentrer plus de deux lignes. Je préfère observer les gens autour de moi. La plage est noire de monde. Peu de vacanciers, ceux-là vont plutôt vers Cassis. L’été, Marseille accueille surtout les classes populaires. Les centres de loisirs de la mairie fonctionnent à plein régime et les animateurs se décarcassent pour trouver des activités ludiques aux enfants. Quel que soit l’âge, les jeux de plage en font évidemment partie.
Devant moi, un groupe de garçons joue au foot sur le sable. Ils doivent avoir entre huit et douze ans. Je les regarde et je m’imagine avec toi, flânant au bord de l’eau… Je ne peux m’empêcher de me projeter ainsi, bravant ma tendance à la superstition. Je crains qu’une simple pensée empêche la réalisation de ce que je souhaite le plus : notre rencontre. Cependant, aujourd’hui, je m’autorise à rêver un peu. Les enfants sont concentrés sur leur match. Soudain, plusieurs d’entre eux se mettent à courir pour entourer le petit brun qui vient de marquer un but. Des cris fusent. Le héros du moment s’appelle Martin. C’est joli, Martin… Qu’en penses-tu ?

13 août
Parfois, je l’avoue, il m’arrive de douter. Serai-je à la hauteur de ce que tu attends de moi ? Mes plus proches amis, qui ont suivi notre aventure semaine après semaine, ont tenté de me rassurer bien sûr. « C’est normal que tu angoisses, après ces longs mois d’attente. Mais tu verras, ça va bien se passer. » Qu’ils disent ! J’aimerais bien les y voir. Surtout les célibataires. Ils parlent, ils parlent, mais on voit bien que ce n’est pas d’eux qu’il est question !
À moins que je ne me focalise trop sur ce jour ? Mais comment faire autrement ? « C’est une première étape », me répète Anne. Elle, au moins, elle sait de quoi elle parle. Elle est passée par là. Cela fait six ans qu’ils sont ensemble avec Fred. Aujourd’hui, ils sont mariés et ont deux enfants. Quand ils se sont rencontrés, il finissait ses études d’ingénieur et partait un an pour une mission de volontariat en Afrique du Sud.
Anne a connu cette attente. Je me rappelle nos innombrables coups de fil – je travaillais beaucoup à l’époque et je ne pouvais pas venir la voir aussi souvent que je l’aurais voulu. Alors je compensais en l’appelant entre deux rendez-vous car elle s’ennuyait toute seule. Elle me racontait tout dans le moindre détail, elle me confiait ses angoisses, ses espoirs, ses joies.
Désormais, c’est Anne qui m’écoute et prend soin de moi. Avant de partir en vacances, elle a réussi à se libérer pour que nous passions une après-midi ensemble et depuis qu’elle est partie, elle multiplie les SMS pour prendre de mes nouvelles. Pourtant, il n’y a pas de quoi s’inquiéter. Je te rassure, je vais bien.

16 août
J’ai peur que ça ne se passe pas comme prévu – je suis quelqu’un de très organisé, trop peut-être. J’aime que les choses se déroulent comme je l’ai imaginé. Improviser, ce n’est pas mon truc.
Je voudrais tellement que tout soit parfait. J’idéalise sans doute de manière excessive ce moment. Notre première rencontre importe bien sûr, mais elle n’est peut-être pas aussi décisive que je le pense. C’est en tout cas ce que me dit Anne. Elle essaie de m’apaiser. Elle remet les événements en perspective : elle me parle de la suite, de la manière dont la relation se construit petit à petit, s’approfondit et mûrit au fil des années. J’écoute, mais tout cela n’est pas encore très concret pour moi. Cela le deviendra sûrement quand tu seras là.

24 août
Je suis un peu contrariée par ce que m’a dit Caro tout à l’heure – c’est une autre de mes amies, je ne t’en ai pas encore parlé je crois, mais je te la présenterai aussi bien sûr. C’est quelqu’un de direct, Caro. D’habitude, j’apprécie sa franchise, mais là, elle m’a un peu vexée. Elle trouve que je me renferme sur moi-même. J’ai essayé de lui expliquer que c’est pour vivre pleinement mon histoire avec toi, parce que je ne veux pas en perdre une miette. Le temps passe et ne se rattrape pas. Je ne suis pas sûre qu’elle ait bien compris.
Je ne veux pas exclure les autres, mais j’ai parfois l’impression qu’exceptée Anne, ils ne saisissent pas l’intensité de ce que je ressens. Caro, Ariane, Fred… Même Laurent. Pourtant, nous n’avons jamais été aussi proches. Depuis le début, il m’accompagne : il m’écoute, se montre prévenant, attentif. Il est aussi gentil qu’on peut l’être, et je ne lui demande rien de plus. Il est à mes côtés, mais il ne vit pas cette attente comme moi. Cela n’empêche qu’il est, lui aussi, terriblement impatient de te rencontrer.

29 août
J’ai du mal à me représenter concrètement à quoi ressemblera notre vie. Pour moi, c’est un tel bouleversement ! Et il reste tant d’inconnues, tant de facettes de toi que je ne connais pas… Seras-tu facile à vivre ? Ce que je sais de ta famille, le caractère de ton père notamment, prêt à s’emporter pour la moindre broutille – un vrai Méditerranéen, lui –, tout cela m’inquiète, je ne le nie pas. Mais au fond de moi, j’ai confiance. Nous avons tant de choses en commun. Je saurai surmonter tes colères.

2 septembre
Au début, le moindre de tes messages me faisait sursauter. Puis, petit à petit, je m’y suis habituée. Les signaux que tu m’envoies se sont rapprochés et j’y trouve de plus en plus de plaisir. J’ai fini par les guetter. Tu m’as rendue accro. Aujourd’hui, ta présence est quotidienne, tu trouves toujours un moyen de te manifester. Si un jour par malheur, tu ne le fais pas, je m’affole. Plus qu’une habitude, te sentir avec moi est devenu un besoin.

6 septembre
Ce matin, j’ai regardé ta photo, la seule image que j’ai de toi, la tête tournée sur le côté, le pouce relevé. Le tirage est en noir et blanc. Dommage, j’aurais bien voulu voir le bleu de tes yeux, plonger mon regard dans le tien. C’est cela que je ferai quand je te verrai. Ce sera notre premier contact. Et puis, bien sûr, je te prendrai dans mes bras. Je te serrerai fort, toute à la joie de te sentir enfin contre moi.

17 septembre
Le compte à rebours a démarré. Un mois. Dans un mois, tu seras face à moi. Peut-être même un peu moins, si ta situation te le permet. C’est toi qui décideras. Tu me feras signe et j’accourrai, c’est convenu comme cela entre nous.
De mon côté, j’ai choisi le lieu. J’aime l’architecture moderne de ce grand bâtiment dont la façade blanche réverbère les rayons du soleil. Je passe régulièrement devant quand je me promène. Je souris en pensant que c’est là, au premier étage, que nous nous retrouverons. Je regarde les rangées de fenêtres, il y en a une par chambre. J’aimerais bien que nous puissions avoir la numéro 13 (pas très original comme chiffre porte-bonheur, je sais). Ce n’est pas sûr qu’ils acceptent mais on pourra toujours demander.

21 septembre
Depuis deux semaines, j’ai commencé le yoga. Mes amis se moquent (gentiment), et je les comprends : quand je prends un peu de recul, ça me fait rire de me voir dans cet état, moi l’éternelle calme devenue un vrai volcan ! Le yoga m’aide à me relaxer – je n’aurais jamais cru en avoir besoin, ni pouvoir prendre du plaisir à faire la posture du papillon ou du guerrier… Et pourtant. Je me concentre sur les mouvements que nous montre la prof et je parviens à contenir les ardeurs de mon corps qui, le reste de la journée, semble n’en faire qu’à sa tête. Parfois, j’ai l’impression que cela bouillonne en moi comme de la lave en fusion !
Tout se passe à l’intérieur. En ce moment-même, par exemple, pendant que je t’écris, j’ai des crampes à l’estomac. Remarque, ça a toujours été mon point sensible, bien avant notre histoire. Chez certains, l’émotion se fixe dans la gorge, chez moi c’est dans le ventre. Et là, crois-moi, il est totalement noué. Pourtant, je suis tranquillement assise dans mon canapé, à siroter ma tisane de mélisse – il paraît que ça soulage. Je ne sais pas si c’est bon signe, toutes ces tensions diffuses et ce ventre qui ne cesse de gargouiller. Peut-être que mon corps se prépare à endurer le choc de notre rencontre ? Car forcément, c’en sera un. Je sais que je vais en avoir le ventre retourné.

25 septembre
Ce soir, je n’arrive pas à trouver le sommeil. Je me suis tournée et retournée pendant une bonne demi-heure avant d’en prendre mon parti et de me lever, admettant que ça ne servait à rien de rester allongée. C’est à cause de toi. Il est rare, maintenant que l’échéance se rapproche, que je dorme d’une traite, sans que ma nuit ne soit entrecoupée par un réveil impromptu – enfin, un seul quand j’ai de la chance.
Mais je ne t’en veux pas. Quand j’émerge, ma première pensée est pour toi. À minuit, à deux heures, à cinq heures du matin, je pense à toi.

27 septembre
Il y a des jours, comme aujourd’hui, où je ne peux rien avaler. Le ventre, encore. Ça me met en rogne. J’ai eu Caro au téléphone tout à l’heure et je n’ai pas été très agréable, je crois. Il y a quelques semaines déjà, elle m’a fait remarquer que j’étais un peu soupe au lait. Le qualificatif ne me plaît pas trop mais c’est vrai que j’ai des sautes d’humeur, je le confesse. J’ai les nerfs à vif et je réagis au quart de tour. Je n’arrive plus à réprimer les angoisses que je parvenais à camoufler jusque-là, du moins à peu près. Le yoga me fait du bien – temporairement. Car l’effet se dissipe rapidement, une heure ou deux à peine après la séance. Mais ne t’inquiète pas, ça me passera !
J’ai lu un article là-dessus. Le psy qui est interviewé dit que c’est normal. Je n’ai pas tout retenu, mais il y a une explication scientifique : c’est chimique. J’en ai parlé à mon frère, Antoine : il s’y connaît, il a fait des études de bio. Il m’a expliqué que l’ocytocine pouvait être responsable de ces pics d’euphorie que je ressens parfois – et donc indirectement du sentiment de mélancolie qui les suit. Dans l’article, ils l’appellent « l’hormone de l’amour ». Antoine s’est énervé quand j’ai employé cette expression parce que, selon lui, elle n’est pas juste scientifiquement. Il est un peu rigide parfois ! Il dit que c’est un truc de média – l’éternel combat des chercheurs et des journalistes. En tout cas, ça me parle à moi.
Car ces derniers temps, je suis vraiment passée par toute une gamme de sentiments, de l’exaltation fébrile à la profonde sérénité, de l’épouvante absolue à la confiance aveugle… Finalement, c’était l’occasion d’explorer des émotions que je ne connaissais pas. Alors, qu’on me taxe de soupe au lait… L’expérience vaut bien un petit sobriquet !
Mais ne t’en fais pas, ces troubles ne sont que passagers. Quand tu seras là, je ferai tout pour te préserver car tu seras déjà assez déstabilisé par le fait d’arriver dans un univers inconnu. Je me montrerai forte pour nous deux, je te le promets.

1er octobre
Deux semaines, maximum. Maintenant que le calendrier a tourné ses pages, je me dis qu’Anne avait raison. Le temps a permis à notre relation de s’installer. Je me suis habituée à l’idée que ma vie allait changer. Au début, quand je me suis aperçue que c’était parti, que notre histoire démarrait et qu’on allait vraiment se rencontrer, la secousse a été brutale. J’avais peur de devoir renoncer aux sorties et aux copains pour rester avec toi. J’avais peur de t’en vouloir alors que tu n’y serais pour rien. Mais c’est fini, je suis prête à t’accueillir. Viens quand tu veux.

7 octobre
Tu attends encore un peu. Aucune importance, je suis sereine. Finalement, quand je repense à ces quelques mois passés ensemble mais chacun de notre côté, je suis contente. J’ai réussi à profiter de ce temps qu’il n’était pas en mon pouvoir de raccourcir. J’ai beaucoup réfléchi, beaucoup lu, beaucoup marché.
En revanche, côté physique, le bilan n’est pas optimal, quoiqu’en disent mes proches. Depuis que tu es entré dans ma vie, ils me trouvent rayonnante. Ils sont gentils mais je ne les crois pas. J’ai quelques kilos en trop… Quand je t’ai dit la dernière fois que je n’avais parfois plus d’appétit, j’ai omis de préciser que d’autres jours, je me jette goulûment sur une tablette de chocolat tout entière… J’aurais pu faire un peu plus attention. Tant pis, je ferai un régime quand tu seras là. T’avoir près de moi m’aidera. Je veux que tu me trouves belle, même si ce n’est pas l’essentiel entre nous. Ce qui nous lie est beaucoup plus fort.

10 octobre – 18 heures
Nous y sommes. Tu m’as donné le signal. J’ai mis quelques instants à réaliser que ça y est, c’est pour aujourd’hui ! Le grand jour, enfin ! Je suis plus impatiente que jamais et en même temps, j’ai peur. Toutes les craintes des derniers mois remontent à la surface. J’ai encore quelques heures devant moi. J’ai appelé Laurent, il ne va pas tarder. Il va rester à mes côtés jusqu’à ce que tu arrives. J’espère que tu ne vas pas mettre trop de temps quand même. Je sens mon cœur battre la chamade. Je ferme les yeux, j’essaie de me calmer, je les rouvre lentement.
Je regarde mon téléphone qui m’indique l’heure. Je compte les minutes. Je respire, comme la prof de yoga nous a montré. J’ai bien fait de m’inscrire à ces cours. Pour passer le temps, j’anticipe mentalement ce qui va se passer. Je fais mes calculs. Dans deux heures environ, il sera temps de me mettre en route. Je vais sortir, tourner à droite, marcher sur 100 mètres, traverser la petite place. J’ai fait le trajet cent fois. J’en ai pour dix minutes à peine, quinze si vraiment je marche lentement. Je visualise le grand bâtiment carré, avec toutes ses fenêtres.

19h30
Laurent est assis sur le canapé pendant que je tourne en rond dans le salon. Il est aussi nerveux que moi, même s’il essaie de faire bonne figure. Il me regarde. « Tu es sûre qu’il faut encore attendre ? — Oui, ça ne sert à rien d’arriver trop tôt et de poireauter là-bas. »
Je suis de plus en plus tendue. Je me force à sourire à Laurent. Soudain tout s’accélère. Les yeux rivés sur l’écran de mon portable, je me concentre sur le temps qui passe. Dix minutes s’écoulent. Puis dix autres. Cinq minutes maintenant. Cinq, de nouveau. Encore une fois. Allez, ça suffit, on y va.
Laurent m’aide à mettre mon manteau. Il prend les sacs que nous avons préparés ensemble. Le grand pour moi, le petit pour toi. Main dans la main, nous nous mettons en route pour la maternité.